La Croix du Bénin | Actualité
Publié le : 2026-02-13 12:22:41ÊTRE CHRÉTIEN AUTREMENT
Lecture théologique, patristique et interculturelle de Mgr Adoukonou
Ce témoignage est un hommage à Mgr Barthélémy Adoukonou entré dans la lumière du Christ le 27 octobre 2025, en reconnaissance à son immense œuvre théologique. Les auteurs proposent une herméneutique à partir de l’héritage interculturel laissé à l’église.
Armoiries de Mgr Barthélémy Adoukonou
Norbert TONOUKOUEN, ENSEIGNANT À LA RETRAITE & Père Renaud ADJAHO
Selon la Tradition la plus ancienne de l’Église, toute vie donnée devient un lieu théologique, un espace où Dieu a laissé une trace lisible pour qui consent à la contemplation. « Tout homme est une histoire sacrée » : cette affirmation n’est pas seulement poétique ; elle est profondément patristique. Les Pères de l’Église n’ont cessé de lire les existences humaines comme des icônes en mouvement, où se laissent discerner les chemins du Verbe dans l’Histoire. La figure de Mgr Adoukonou s’inscrit précisément dans cette lignée : une vie qui ne se comprend pas par simple biographie, mais par déchiffrement symbolique, ecclésial et culturel.
Une existence configurée au mystère de l’incarnation
J’ai aperçu le Père Adoukonou pour la première fois avant 1963 à Sinwé-Lègo. Il n’était pas encore ordonné, mais déjà vêtu de la soutane. Ce détail n’est pas qu’anecdotique. Dans la tradition patristique, le vêtement n’est jamais neutre : il signifie une appartenance eschatologique, une orientation de toute la personne vers le Royaume. Ses passages ultérieurs – au Petit Séminaire de Ouidah, à Bohicon, à Djimè, à l’Institut Pontifical Jean-Paul II – révèlent une constante: une pédagogie profondément incarnée, où la transmission de la foi ne s’effectue jamais par simple répétition de formules, mais par immersion dans des images, des récits, des chants, des analogies tirées du terroir. Cette méthode rejoint l’intuition de Saint Grégoire de Nazianze : « Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé ». Le Père Adoukonou ne s’est jamais contenté d’annoncer un Christ désincarné; il a travaillé à ce que le Christ assume réellement les langues, les rythmes, les structures mentales et symboliques de son peuple. L’analogie du pays debout, livrée d’abord en Fongbé soutenu avant toute traduction française, n’est pas un simple procédé pédagogique. Elle constitue une véritable catéchèse cosmologique, au sens des Pères grecs, pour qui la création entière est une pédagogie de Dieu.
Vatican II comme "kairos" africain
L’épisode fondateur de Bohicon, lors de la Journée mondiale missionnaire de 1970, marque un tournant théologique décisif. Le « scandale » provoqué par le premier geste d’inculturation manifeste une tension constitutive de l’histoire de l’Église : celle qui oppose la sécurité des formes héritées à la fécondité du souffle de l’Esprit. Le Père Adoukonou n’agissait pas en rupture avec l’Église, mais en fidélité radicale à Vatican II, notamment à Sacrosanctum Concilium et Gaudium et Spes, qui reconnaissent explicitement la légitimité des cultures comme lieux de révélation et de réception de l’Évangile. L’explication patiente des événements conciliaires, du voyage à Rome en 1963 de nos premiers évêques, du pèlerinage du Pape à Kampala en 1969, révèle une conscience ecclésiale aiguë : l’Afrique n’est pas une périphérie à évangéliser, mais un sujet théologique à part entière. De cette conscience naît Mêwihwendo – Sillon Noir, non pas comme simple mouvement culturel, mais comme ecclésiologie incarnée, où la foi chrétienne retrouve une chair africaine sans perdre son universalité.
"Mêwihwendo" - Sillon Noir et Pentecôte
L’alphabétisation en Fongbé, la traduction des Saintes Écritures, la chorale Hanyé, le théâtre biblique, la mise en rythme traditionnel de l’Aube Nouvelle… Tout cela participe d’un même geste théologique. Il s’agit de refaire l’expérience de la Pentecôte, où chacun entend l’unique Parole «dans sa propre langue » (Ac 2,6). Les Pères syriaques affirmaient que l’Esprit Saint « aime les langues humaines ». Mêwihwendo incarne cette conviction : la culture n’est pas un obstacle à la foi, mais sa condition d’hospitalité. Les acteurs tels que les Pères Barthélemy Adoukonou et Joseph Babatoundé, les catéchistes comme Mathias Agbakponto et Jérôme Houégbèlo; les membres influents du Hanyé tels qu’Antoine Adjaho, le couple Gaston Adjassoho et Innocent Kagbotémi ; Les Sages Intellectuels Communautaires comme René Akanzan, constituent la cheville ouvrière, une véritable ecclesia locale, au sens fort, où la distinction entre liturgie, culture, éducation et vie sociale s’efface au profit d’une vision unifiée de l’humain.
Lecture symbolique de sa Pâque
Temps et lieu. Le lundi 27 octobre 2025, au Centre national hospitalier et universitaire Hubert Koutoukou Maga de Cotonou, le premier jour ouvrable de la semaine, celui où le cultivateur se met à l’œuvre. Dans la tradition biblique, l’aube est toujours le temps des commencements.
- Le mois d’octobre, kɔnyasun, mois des constructions : signe que l’œuvre n’est pas achevée. Comme le dit Saint Augustin, «Dieu n’achève jamais ses œuvres sans les confier à d’autres ».
- Le lieu : l’hôpital public manifeste une cohérence évangélique : mourir au milieu du peuple, dans un espace sans privilège, comme le Christ « hors de la porte de la ville » (Hé 13,12).
Kokue kpo kɔ : le bananier et la transmission. Kokue kpo kɔ signifie en Fongbé que le régime de bananes est mûr. Á cette occasion, l’arbre ploie, mais les rejetons surgissent. Cette image rejoint la théologie johannique du grain de blé (Jn 12,24). La fécondité passe par la disparition visible. Mêwihwendo, Notre-Dame de l’Inculturation, le Hanyé, le Site spirituel d’Avogbanna, ceux de Hanhonou, du palais royal d’Agonglo et de Mathias Agbakponto sont autant de rejetons vivants. L’Inculturation n’est pas un acquis figé, mais une tradition vivante.
La calebasse, la Croix et le cœur transpercé. La calebasse fermée du roi Houégbadja est l’archétype africain du mystère. Elle rejoint, par une étonnante convergence, la disciplina arcani des premiers siècles chrétiens, où les mystères n’étaient révélés qu’aux initiés. Le blason de Mgr Adoukonou, où la calebasse s’ouvre au niveau du cœur transpercé du Christ, constitue une véritable christologie symbolique africaine. Eau et sang: Baptême et Eucharistie, Église naissante, humanité réconciliée. Ici, la culture africaine n’est pas annexée au christianisme : elle est assumée, transfigurée et portée à son accomplissement.
Sa devise : une synthèse théologique
Á l’injonction du Christ : « Allez dans le monde entier… (Mc 16, 15) » appuyée par : « Faites tout ce qu’Il vous dira. (Jn 2, 5) » de la Vierge Marie, Mgr Adoukonou semble répondre par sa devise : « Crescamus in Christi Omnia. Faisons croître toutes choses en Christ ». Cette devise résume une théologie intégrale: rien de l’humain n’est exclu du Christ. Elle rejoint l’intuition paulinienne (Ep 4, 15), mais aussi la vision d’Irénée, d’Origène et de Maxime le Confesseur, pour qui le Christ récapitule toute chose. Après Vatican II, être chrétien africain ne consiste pas à imiter des formes importées, mais à laisser le Christ faire croître toutes choses, y compris les cultures, les mémoires, les symboles, dans la lumière pascale.
Mgr Barthélémy Adoukonou n’a pas cherché à être original. Il a cherché à être fidèle à l’Incarnation, fidèle à l’Église, fidèle à l’Afrique. Être chrétien autrement, ce n’est pas trahir la Tradition ; c’est la laisser respirer. Et lorsque la Tradition respire, elle engendre la vie.
Ici et ailleurs
Nouveau livre du Père Raymond Goudjo
Le Père Raymond Bernard Goudjo offre souvent au public une réflexion profonde mais accessible à travers ses livres. Expert en Doctrine sociale de l’église et théologien par ailleurs, son discours pourrait a priori être destiné « aux initiés ». Mais il n’en est rien, puisqu’il puise sa matière dans l...
Lire
Héritage d’une longue tradition
En dépit des transformations géopolitiques et culturelles de l’époque contemporaine, cette diplomatie demeure un point d’équilibre singulier entre continuité historique et innovation institutionnelle. L’étude de ses origines, de ses évolutions, ainsi que de ses missions multiples, permet de comprend...
Lire
Lecture théologique, patristique et interculturelle de Mgr Adoukonou
Selon la Tradition la plus ancienne de l’Église, toute vie donnée devient un lieu théologique, un espace où Dieu a laissé une trace lisible pour qui consent à la contemplation. « Tout homme est une histoire sacrée » : cette affirmation n’est pas seulement poétique ; elle est profondément patristique...
Lire
L’Imprimerie Notre-Dame fidélise ses partenaires
Elle produit l’hebdomadaire catholique La Croix du Bénin, les bulletins église de Cotonou, église Famille et bien d’autres titres catholiques. Sans oublier les documents officiels de l’église au Bénin, des paroisses et des institutions catholiques (lectionnaires en langues, livres et pamphlets d’ord...
Lire
L’île de toutes les convoitises
Bien que située sur le continent américain, le Groenland, territoire autonome depuis 1979, fait partie du royaume du Danemark. De ce fait, il est considéré comme un territoire européen et ses habitants sont des citoyens d’Europe. Mais le territoire ne fait pas partie de l’Union européenne. En effet,...
Lire
Les sanctions de la Caf, un rappel à l’ordre pour le football africain
La finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2025 jouée le 18 janvier 2026 à Rabat a opposé le Sénégal au Maroc. Remportée par les Lions de la Téranga (1-0, après prolongation), elle restera pourtant dans les mémoires pour le climat de tension extrême qui l’a marquée. Dix jours plus tard, le 28 janvi...
Lire
Éduquer à l’altérité pour sauver la démocratie
Ce texte historique affirme que la fraternité entre les êtres humains est fondée sur la reconnaissance de la dignité de toute personne, au-delà des différences religieuses, culturelles ou nationales. Il appelle à rejeter la violence, l’extrémisme et toute instrumentalisation de la religion à des fin...
Lire
Nous a-t-on interdit de prier ?
Une nécessité que les chrétiens des années 80 avaient perçue et qu’ils avaient placée sous la condition de l’obligation et de l’application spirituelle ! à cet effet, qu’il nous souvienne en outres que des églises, surtout à Cotonou, étaient devenues presque des dortoirs pour beaucoup de fidèles ca...
Lire