Avoir pitié et pardonner comme Dieu

Père Antoine TIDJANI
Le thème du pardon fait froncer les sourcils puisqu’il fait appel parfois à des blessures très profondes antérieurement subies. Beaucoup persistent et signent qu’ils ne pardonneront jamais l’offense qui leur a été faite. Ils jurent que seule la mort pourra trancher. Mais sommes-nous maîtres de nous-mêmes pour être si tranchés sur nos positions ? Saint Paul dans la deuxième lecture dit que nous vivons pour le Seigneur et nous mourons pour lui. Si notre vie ici-bas comme dans l’Au-delà est entièrement vouée à Dieu, il nous faut la vivre selon sa volonté. Nous ne pourrions être heureux et rendre heureux les autres qu’en nous laissant instruire par Dieu. Et ce Dieu nous révèle aujourd’hui dans la première lecture que la rancune et la colère sont des choses qui lui sont abominables. L’homme qui se venge ne trouvera pas grâce aux yeux de Dieu qui tiendra un compte rigoureux de ses péchés. Ben Sirac le Sage nous appelle à une réflexion très profonde sur notre condition de vie mortelle. Si nous pardonnons à notre prochain le tort qu’il nous a fait, Celui qui est au-dessus de nous tous, nous remettra aussi nos péchés et écoutera notre prière en nous guérissant. Mais celui qui refuse le pardon à son semblable se ferme la porte des grâces sur la terre et condamne dans l’Au-delà, sa propre âme. Ainsi donc, le pardon est capital puisqu’il est intimement lié à la grâce que nous pouvons recevoir de Dieu pour vivre véritablement. On peut comprendre que les plaintes interminables que certaines personnes font au sujet du blocage de leur vie, trouvent leur origine dans le manque de pardon. Celui qui refuse le pardon à l’autre et se venge, rame à contre-courant de la nature qui nous enseigne sur ce point : Le vent qui souffle sans cesse, emporte les mauvaises odeurs pour permettre de respirer l’air pur. L’eau qui coule, emporte les déchets pour laisser derrière, un espace purifié pour la joie des hommes. Sans ce faire-passer de l’air et ce laisser-couler de l’eau, qui peut vivre sur terre sans être étouffé par des odeurs infectées, malsaines et putrides ? C’est ainsi que celui qui garde obstinément le mal subi, s’infecte et s’empoisonne lui-même. Le refus de pardon diminue et fait régresser énormément celui qui garde rancune et se venge. Jésus nous propose aujourd’hui le remède qui fait vivre l’offensé et l’offenseur.
Pardonner soixante-dix-sept fois
Pierre est préoccupé de savoir combien de fois il doit pardonner. Il semble entrer dans la peau de beaucoup de personnes qui ont le bic à la main comme un comptable pour pointer les offenses subies. Et puisque par nature l’homme récidive, ces personnes finissent par s’impatienter : « Cette fois-ci, je ne vais pas te pardonner ». Pierre a montré dans sa façon de pardonner, une générosité qui vaut son pesant d’or au plan humain : pardonner sept fois. Le chiffre sept est celui de la totalité et de la perfection en Bible. Ce chiffre peut aussi désigner la perfection dans le mal, ou le mal suprême, comme c’est le cas lorsque Jésus enseigne que, si un esprit immonde sort d’un homme, il peut revenir avec sept autres esprits plus mauvais, ou quand l’Évangile nous apprend que le Seigneur a délivré Magdeleine de sept démons. C’est dans ce sens qu’on peut comprendre le poème que prononça Lamek, ce patriarche de la lignée de Caïn, dont la Bible ne retient que sa violence, sa polygamie et son penchant matérialiste :
Ada et Tsilla, écoutez ma voix !
Femmes de Lamek, écoutez ma parole !
J’ai tué un homme pour ma blessure,
et un jeune homme pour ma meurtrissure.
Caïn sera vengé sept fois,
et Lamek soixante-dix-sept fois (Gn 4,23-24).
La réponse que Jésus fait à Pierre qu’il faut pardonner jusqu’à soixante-dix-sept fois, vient justement en contrepoint à l’infinie violence de Lamek. Il ouvre une ère où la loi du Talion n’a plus son mot à dire ; l’ère où l’on ne se « laisse pas vaincre par le mal, mais où l’on est vainqueur du mal par le bien » (Rm 12, 21). La réponse de Jésus à Pierre n’est pas idéaliste puisqu’il l’a vécue lui-même en exemple pour tous. À la violence cruelle qu’on lui a fait subir sur la croix, il oppose le pardon infiniment donné : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). Étant le Dieu de la vie, il ne peut pas se contredire. La vengeance entraînant la violence, elle introduit une escalade de mort dans le monde. Seul par le pardon, les blessures se guérissent et se pansent ; la vie refleurit et laisse abonder la joie du vivre-ensemble.
Dans ma vie
Il est bon de comprendre plus que jamais que la rancune vindicative ravage plus ma vie que le mal qu’on m’a fait subir.
À méditer
« Ne pas se laisser vaincre par le mal, mais être vainqueur du mal par le bien » (Rm 12, 21).
(Si 27, 30-28, 7 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35)





