Pour la deuxième fois consécutive depuis 2016, le parti d’opposition "Les Démocrates" est écarté de la course à la présidentielle pour insuffisance de parrainage. Dans cette interview, le Père Arnaud Eric Aguénounon, essayiste et philosophe politique, fait une lecture critique de la situation.
L’image qui m’est venue en tête ces derniers jours est celle d’un véhicule qui roule à vive allure sur nos routes et dont le chauffeur a perdu le contrôle du système de freinage. Ce véhicule mis en marche depuis 2016 a fait des chocs en 2019, en 2021 et jusqu’à aujourd’hui, il continue de faire des dégâts. J’utilise cette allégorie pour montrer, à suffisance, que les signaux n’ont pas changé. Toutes les voies et les institutions de contre-pouvoir sont systématiquement contrôlées. Cela semble s’établir durablement comme un nouveau mode de gouvernance. Le système politique actuel n’entend faire place ni à la contradiction, ni à la compétition, ni à la concurrence. Cette manière de récupérer la démocratie à son propre compte se remarque dans la sphère économique. Cela est opérationnalisé avec deux leviers : le contrôle de la loi en interprétant le plan machiavélique selon lequel la meilleure dictature est celle qui prospère à l’ombre de la législation massive. Le second élément, c’est l’exploitation de la faiblesse humaine. On sait que le politicien béninois est un « ventrocrate ». On se sert de ce trait de caractère pour des agendas personnels et familiers. Les exécutants de ce système oublient souvent que le vrai opposant se trouve dans leur entourage. C’est celui-là qui, très proche du chef de l’Etat, n’arrive pas à jouir de sa liberté, à lui dire la vérité et n’a pas la possibilité d’apporter la contradiction. Bref, c’est ce membre de la mouvance présidentielle dont la voix n’est pas audible alors qu’il appartient au cercle fermé du président de la République. L’exemple de la France saute à nos yeux avec les déclarations publiques de l’ancien Premier ministre Edouard Philippe et plus récemment du ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, qui a affirmé que le président Emmanuel Macron a une intelligence surhumaine mais qu’il ne sait pas s’il a de la conviction. Et donc, la plupart de ceux qui appartiennent à la mouvance présidentielle au Bénin incarnent l’opposition la plus redoutable. Et comme leur patron est au fait de cette réalité, il est aux aguets. La preuve est le choix de Romuald Wadagni comme le candidat à sa propre succession. Par contre, les autres opposants sont à l’affût d’une oasis. Dès qu'ils sont interessés, le masque tombe tout de suite parce qu’il est difficile de vivre dans un désert aride. Il faut être un génie pour utiliser ces leviers juridiques et humains. Et j’ai l’impression que le président Patrice Talon a lu plusieurs fois Nicolas Machiavel. Une vraie démocratie est celle-là qui se nourrit d’élections inclusives, ouvertes, légales et loyales. Ce que le Bénin n’a plus connu depuis 2016. Dans un tel contexte de capture de la démocratie, il fallait simplement procéder à la nomination du président de la République. La situation perdure parce qu’on est en présence d’un peuple pacifique, résigné, spectateur.
► Les populations s’étonnent face au spectacle
Par Alain SESSOU
Sur la terrasse d’un café au quartier Cadjèhoun, Félicien, la trentaine, en service à l’aéroport de Cotonou, ne se fait plus d’illusion au lendemain du verdict de la Cour constitutionnelle. « Le pouvoir vient d’être offert sur un plateau d’or à l’actuel ministre d’Etat en charge des Finances, de l’Economie et de la Coopération, Romuald Wadagni », lance-t-il à son ami assis à la même table et qui vient de vider sa tasse de thé. Celui-ci hausse les épaules comme pour marquer son indifférence par rapport au processus qui a fini par écarter du prochain scrutin présidentiel, le duo Agbodjo-Lodjou du principal parti de l’opposition, Les Démocrates. Dans une agence de Loto au quartier Aïtchédji dans la Commune d’Abomey-Calavi, François Dégbègni déplore la situation. « Je ne suis pas militant du parti de l’ancien président Thomas Boni Yayi. Mais j’aurais souhaité qu’il soit repêché. On avait laissé croire que ce serait le cas après la rencontre à huis clos entre lui et le président Talon quelques jours plus tôt. Un espoir qui s’est rapidement évanoui ». Un avis que ne partage pas Eléonore H. Waningnon, étudiante en géographie à l’Universté d’Abomey-Calavi. « Dans un pays démocratique comme le Bénin, on doit respecter les textes : la Constitution et le Code électoral. La Haute Juridiction en matière constitutionnelle dont les décisions s’imposent à tout le monde a dit le droit, plus de polémique », déclare Eléonore avec un léger sourire qui traduit son soulagement. ‘’Les Démocrates’’ jette l’éponge Le 28 octobre, Renaud Agbodjo, candidat désigné par le parti Les Démocrates, a pris acte de la décision de la Cour constitutionnelle ; il jette l’éponge et félicite les qualités du candidat Romuald Wadagni. Certains députés de son parti conduits par Patrick Djivoh posent le même acte lors d’une conférence de presse à Cotonou le même jour. Ils demandent de poursuivre le processus électoral. Au regard du spectacle, Basile Massénon, directeur d’école à Gogounou, s’exclame : « La présence de ces deux duos est la préfiguration d’un match amical ». Marguerite Fanou, institutrice dans la Commune de Ouinhi, ne cache pas son amertume. « C’est dommage que les deux duos retenus soient ceux des partis ayant conclu des alliances », déclare-t-elle, comme pour déplorer un recul de la démocratie au Bénin. En revanche, pour Jonas Houalagbé, professeur de philosophie à Sori, ce tandem est vu comme un symbole de stabilité et de confiance pour consolider les acquis démocratiques du pays. Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, la décision de la Cour constitutionnelle validant les deux duos publiée par la Céna est accueillie par certains avec satisfaction, et par d’autres comme une déception. Ce qui est normal au regard de la tension née de l’annulation du parrainage du député Michel Sodjinou qui a privé le parti Les Démocrates du nombre de parrains qu’il lui fallait (27 au lieu de 28) pour être qualifié pour la présidentielle de l’année prochaine. Un observateur attentif de la vie politique nationale qui a requis l’anonymat regrette la situation. « Il y a la loi, mais parfois il faut tenir compte du bon sens en politique », déclare-t-il avant d’ajouter qu’il s’agit en fait d’un duo et non deux. De quoi faire dire à Simplice Ahossi B., enseignant dans un collège privé, que le scrutin présidentiel du 12 avril 2026 est un rendez-vous pris pour un plébiscite en faveur de Romuald Wadagni. D’autant que pour lui, Paul Hounkpè est un poids plume qui n’offre aucune alternative face à la machine déployée par les soutiens du candidat de la mouvance présidentielle.