Privilégier l’esprit d’ouverture à la grâce

De la gauche vers la droite : Dah Adoko Gbèdiga, dignitaire du culte endogène, feu Sossa Guèdèhounguè, 1er président de la Communauté nationale du culte Vodun au Bénin (Cncvb), feu Daagbo Hounon Houna, chef suprême du Vodun, à la rencontre du Saint Pape Jean-Paul II au Codiam de Cotonou, à l’occasion de sa 2e visite apostolique au Bénin le 04 février 1993
Enseignants-chercheurs, prêtres, religieuses et gardiens de la Religion traditionnelle africaine s’intéressent de plus en plus au travail d’inculturation qui est d’essence catholique. Ils investissent ce champ de mission depuis des années avec des résultats appréciables. Cependant, les discours sur les pierres d’attente issues de la culture semblent aborder le sujet de façon superficielle et clivante. Ce qui a l’air d’éloigner de l’essentiel : le Christ.
Par Père Antoine MÈTIN, PRÊTRE DU DIOCÈSE DE COTONOU

Père Antoine MÈTIN
Le Père Antoine Mètin, prêtre du diocèse de Cotonou, évoque la complexité du fait culturel, et invite les chercheurs béninois à plus de modestie, de prudence et d’humilité afin d’éviter toute absolutisation. Il en appelle à la collaboration de toutes les disciplines pour mieux aborder la question de l’inculturation.
La notion théologique de l’inculturation apparue dans les années 1970 est un fruit du Concile Vatican II, même si la réalité remonte aux origines de l’église. Elle manifeste une compréhension renouvelée de l’évangile du Christ, répond à la logique même de l’évangile et suit la dynamique du mystère de l’incarnation du Verbe de Dieu. Si Déjà en 1979, la Commission Biblique Pontificale, dans sa session plénière, s’est penchée sur le thème de l’inculturation de la foi à la lumière de l’écriture (Commission Biblique Pontificale, Fede e cultura alla luce della bibbia, Foi et Culture à la lumière de la Bible, Turin, Elle DI Ci, 1981), et qu’en 1984 plusieurs réflexions de la Commission Théologique Internationale portaient sur le rapport entre la foi et la culture (Commission théologique internationale, Textes et documents, 1969-1985, Paris, éd. du Cerf, 1988), on peut imaginer la valeur théologique de cette nouvelle notion et l’importance de son usage dans les documents officiels du Magistère et des théologiens. C’est avec un engouement pastoral soutenu que nous nous intéressons à une meilleure connaissance de notre culture. Ceci demande un encouragement de tous, qu’on soit chrétien ou non.
Le terme "enculturation" de l’Américaine Margaret Mead est par contre anthropologique et n’est pas retenu par la théologie comme celui qui rend l’idée de la rencontre des cultures, mais exprime le processus de transmission des valeurs culturelles de génération en génération. Il ne serait donc pas aisé de le confondre avec notre effort de découvrir les lieux d’incarnation des mystères du Christ dans notre culture. On pourrait tout au plus envisager l’« enculturation » comme un processus interne à l’inculturation. Car en définitive, une culture évangélisée, l’incarnation de l’évangile dans un peuple, demande une transmission des valeurs pour que l’enseignement chrétien transforme la vie des personnes et l’histoire des peuples. Donc il y a d’abord un travail qui, par la suite, enclenchera le processus de transmission pour imprégner des vies. Ce travail précède les rites et les célébrations.
Mais le véritable problème est de savoir le bout par lequel saisir le travail de l’inculturation pour qu’elle ne soit pas une simple insertion de quelques lambeaux de tissus culturels dans le culte chrétien. à notre humble avis, des travaux d’envergure ont pu se faire, mais ces derniers restent épars et déconnectés entre eux. On n’a pas encore réussi à structurer les différentes recherches et réflexions pour en dégager un système de pensées et d’actions en vue d’une évangélisation de nos racines. De ce point de vue, dans notre pays, nous ne sommes qu’à la propédeutique du travail qui nous incombe. L’inculturation ne sera effective que si elle entre dans une vision synodale et rythme la marche d’une église locale, consciente de sa vocation particulière au sein d’un Christianisme catholique. Faute de quoi, nous risquons de sacrifier le dynamisme de la culture et de crucifier l’évangile sur l’autel des contrapositions et des querelles de sensibilités ethniques, cultuelles et partisanes. La querelle entre Vodun et l’effort chrétien d’inculturation est inutile si la vie du peuple ou la valorisation de la culture est l’unique fin qui motive notre recherche de la vérité. Car l’inculturation est dialogue entre la foi et la culture, chemin de rencontre entre l’évangile et les cultures pour le bien d’un même peuple.
éviter toute absolutisation
Souvent, nous donnons l’impression que la culture est une motte de terre abandonnée dans une forêt que l’on peut aller retrouver, ou un morceau de viande congelée à récupérer pour le repas du moment ; on oublie que la culture est dynamique, mouvante et malléable, s’enrichit ou s’appauvrit au gré de l’histoire et des circonstances. Elle est comme un organisme, elle suit les mêmes lois naturelles qui régissent tout être vivant : elle naît, grandit, s’affecte et subis des mutations ou meurt. Depuis que nous l’avons désertée à l’avènement de la rencontre avec l’Occident, notre culture a déjà subi beaucoup de métamorphoses. Nos schèmes de pensée, acquis par la formation et le brassage avec d’autres cultures d’occupation, projettent aujourd’hui, sur ce qui reste de notre culture, un regard qui pourrait la dénaturer et lui faire dire ce qu’elle n’est pas. La récente polémique autour du "ahoo xo" devenu "hoxo" et du Vodun qui serait "Vodon", le montre à suffisance lorsqu’on écoute avec attention certains protagonistes. Tous, produits de la culture occidentale, sont chercheurs et non détenteurs de la vérité au sujet de la culture de nos pères, un patrimoine commun.
En clair, nous parlons tous de la culture et revendiquons un recours ou un retour à la culture, mais en réalité, cette culture à laquelle nous faisons référence nous échappe. Nous ne la connaissons pas vraiment. Et nous en approchons des éléments encore disponibles avec les instruments de lecture et d’analyse reçus de notre formation occidentale. Nous ne nions pas la relative efficacité de ces instruments, encore moins la compétence intellectuelle de ces utilisateurs. Nous voudrions tout simplement faire remarquer la complexité dans laquelle nous nous trouvons, pour nous inviter à plus de modestie, de prudence et d’humilité afin d’éviter toute absolutisation. Cela vaut pour les uns et pour les autres, pour nous tous !
Par ailleurs, les thèmes qui nous passionnent et que nous étudions, quant à la réalité culturelle béninoise, sont souvent des éléments de la culture qui à eux seuls, ne peuvent jamais nous dire tout de ce qu’ils représentent. L’absence de documentations écrites, d’école de pensée structurée et de pratique continue, faute de transmission systématique, nous fait entrer dans un univers où tout semble se réinventer ou s’imaginer. Il serait sage de maintenir la vigilance face à la complexité du sujet.
Il nous faudra faire œuvre d’archéologue, et reconstituer les morceaux qui nous restent avec la collaboration des derniers gardiens de la culture non corrompus par l’histoire, pour retrouver la veine, le fil conducteur qui aidera à faire l’unité cohérente d’une culture, que nous sentons vibrer en nous sans la connaître. Autrement, nous risquons d’imaginer et d’inventer une culture inconnue de nos pères, dont nous leur attribuerons abusivement la paternité, parce qu’ils ne sont plus. Ainsi, le travail de l’inculturation sera une véritable errance qui, loin de conduire à la foi, engendrera un monstre plus dangereux que le chrétien syncrétiste d’aujourd’hui.
L’inculturation est une œuvre évangélisatrice qui doit prendre en compte les questions fondamentales adressées à tout homme, pour en cerner son identité, son histoire et sa destinée. Trois questions qui charpentent et structurent le sujet culturel en articulant la culture et l’évangile, l’homme d’ici et le Christ, dans une mystique de la rencontre du particulier et de l’universel. C’est un rendez-vous qui ne pourra se tenir à la porte, ni à la croisée des chemins, mais au cœur de la culture dans une dynamique de visitation et d’Assomption pour être un rendez-vous du salut.
Les rendez-vous du salut
En un premier lieu, il nous faut collectivement résoudre la question: Homme africain ou béninois, qui es-tu ? Cette question convoque la conscience anthropologique d’un peuple. Elle n’est nullement adressée à l’individu et n’attend pas une réponse partielle ou parcellaire. N’est-ce pas toute la problématique du sujet culturel ? Quand on ne sait pas qui on est, on ne peut savoir ce qu’on pourrait devenir. L’homme est sa culture, car il est fils et fille d’un pays (to), d’une famille (hεnnuxwé), d’une maison (xɔliyεnnu) qu’il est venu trouver. Il est gbεtɔ, conscient de n’être pas le Gbεɖotɔ. Il est akɔ et ne peut vivre comme une entité isolée. Il reconnaît d’être de la matrice terre, sa terre, la terre de ses pères.
C’est dans une vision anthropologique particulière, propre à notre peuple, qu’il faut circonscrire le sujet culturel. Une telle vision cernée et visitée par le Christ répondra à un appel, celui de son assomption et de son élévation à la stature anthropologique de l’Homme Parfait. La dimension anthropologique du travail de l’inculturation est un rendez-vous du gbεtɔ avec le Christ. Comment serait-il possible de répondre pleinement à cette préoccupation sans affronter celle qui suit ?
Homme africain, homme béninois, d’où viens-tu ? L’homme, chaque homme, est une histoire. L’histoire constitue la matrice génératrice de notre être au monde, elle nous fait. à cet effet, Homme, d’où viens-tu ? est une question adressée au sujet culturel en tant que peuple. Quelle est l’histoire d’où provient ce peuple auquel nous appartenons ?
Car quand on ne sait pas d’où l’on vient, comment pourrait-on savoir où l’on va ? Comment pourrait-on même savoir qui on est ? L’histoire nous façonne et nous donne une identité. Elle forge notre mentalité, notre vision du monde et de Dieu. C’est de la visitation de cette histoire par Dieu que nous pouvons attendre l’assomption de notre être-peuple, un peuple voulu et aimé par Dieu, appelé au salut. Tout homme est non seulement une histoire, mais une histoire sacrée. Et l’histoire de chaque peuple est, et doit devenir une histoire du salut.
Comment Dieu a-t-il visité notre terre et notre histoire ? Comment est-il pour nous le Dieu de nos pères, et non un Dieu étranger ? C’est dans l’histoire constituante du peuple que nous pouvons déterminer les lieux de la visitation de Dieu et y entrevoir les promesses d’assomption. C’est de ces promesses que jaillira une vision plus claire de notre destinée. Car nous saurons qui nous sommes pour Dieu, qui il est pour nous et où il veut nous mener.
Homme, où veux-tu aller ? Il se pose ici la question des perspectives ou de la destinée. En tant que peuple, vers quelle destinée cheminons-nous ? Quand on ne sait pas ce qu’on attend, on ne sait pas quand on l’a perdu. Quelles sont nos espérances en tant que peuple, et comment y percevons-nous la réponse de Dieu? Cela façonne la vision de Dieu et de soi-même, la façon de voir le futur à partir de la lecture qu’on fait de sa propre histoire et de comment le Dieu auquel on croit, et qui a cheminé avec soi, oriente l’avenir.
Tout cela résulte des assomptions assumées par Dieu, reconnues par le peuple et qui fondent sa confiance et génèrent la foi en ce Dieu qui ne peut trahir ses propres promesses. N’est-ce pas là le parcours d’inculturation du peuple d’Israël recueilli dans l’Ancien Testament ?
Le troisième testament
L’expression alexandrine du troisième testament est portée par Saint Clément (P. Descourtieux, Les Stromates, SC 446, cerf, Paris 1999, p.197 ; C. Mondesert, Les Stromates IV, SC 463, Cerf, Paris 2001, p.283. Le contenu se trouvait aussi déjà chez Saint Justin). Cette expression affirme la présence de personnages analogues à Moïse et aux prophètes Juifs dans les différents peuples et cultures.
Ainsi, de la manière dont l’histoire d’Israël fut une préparation à la révélation du Christ, de même chaque peuple possède une alliance particulière avec Dieu, un testament particulier qu’on pourrait appeler le troisième testament, et qui constitue une préparation à la connaissance du Christ.
Le travail qui nous est dévolu n’est pas d’abord celui des rites à élaborer, mais d’un fondement à discerner. Il se fera par la découverte des lieux de rendez-vous manqués ou accueillis, des assomptions déjà réalisées ou restées en perspectives, étouffées, agonisantes ou même mortes, en attente de la résurrection avant le Jugement dernier.
Nous sommes en présence de la logique de toute rencontre. Mais il s’agit ici de la rencontre entre Dieu et un peuple particulier, une terre donnée. Si toute rencontre entre deux êtres est aussi rencontre de deux histoires et de deux cultures, il nous paraît fondamental que l’inculturation, en tant que rencontre du Christ avec notre culture, notre peuple appelé au salut, ne soit pas une simple recension de faits culturels en instance cultuelle à introduire dans une pratique chrétienne.
Il y a, avant tout, un patrimoine anthropologique de fond à revisiter et à repenser, pour en arriver à une relecture de la culture à la lumière du Christ. De cette façon, pourrions-nous contempler la culture comme une histoire du salut. Tant que notre histoire ne sera pas revisitée dans la perspective d’une marche avec Dieu, il sera difficile de parvenir à une inculturation transformante et salutaire.
Quelles sont les grandes étapes de l’histoire de notre peuple ? étapes qui ont forgé la conscience d’être un peuple, avec une vision du monde et de l’homme. Comment en relisant cette histoire, on peut y trouver la présence d’un Dieu qui agit, accompagne son peuple et oriente son destin ? Quelles sont les promesses de victoire, de bonheur et de salut où Dieu se révèle l’unique maître de l’histoire et le sauveur de notre peuple ?
L’étape de reconstitution de notre histoire revue comme temps de promesse en attente de réalisation, est le testament auquel l’accueil de Jésus et de son évangile apparaîtra à la fois comme une continuité et une rupture. C’est là le lieu de l’inculturation où le passé d’un peuple se noue avec le présent de Dieu, pour trouver dans le Christ son accomplissement.
L’œuvre de l’inculturation ne peut se passer de ce 3e testament, sans créer des amalgames et des confusions, sans susciter perplexité et soupçons, à cause d’une sorte de retour en arrière et d’une tentative de récupération, au lieu de l’assimilation d’une histoire qui élève et fait grandir. Grâce à cette reconstitution du 3e testament, le particulier saura s’ouvrir à l’universel sans exploser. Car ce testament ne saurait se déconnecter des autres, il est principe d’inclusion, d’ouverture et de disponibilité à l’accomplissement dans le Christ.
Ce travail nécessite l’apport des historiens, des biblistes, des sociologues, des anthropologues et des théologiens. Autrement, nous passerons le temps à nous focaliser sur des rites ou des concepts et conceptions épars, ou à folkloriser la liturgie alors qu’elle n’est pas la première étape du travail. Il s’agit d’asseoir avec patience la base d’une inculturation qui fait reconnaître les dons de Dieu à un peuple, assure la gestation d’une vie nouvelle fécondée par l’Esprit de Dieu en attente de délivrance, et garantit la promesse génératrice d’une foi chrétienne enracinée et libératrice.

Mgr Pascal N’KOUÉ, ARCHEVÊQUE DE PARAKOU
Dans cet article publié dans la "Vie diocésaine" de l’église de Parakou, Mgr Pascal N’Koué relève le fossé qui existe entre Panafricanisme et Christianisme, et explique les origines du Christianisme et certains symboles, pour une inculturation qui prend appui sur le Christ.
Rappelons à temps et à contre-temps que l’évangile ne vient pas de l’Occident mais de l’Orient, ou plus exactement du Dieu unique qui a voulu se révéler au peuple hébreu. C’est là la grande confusion chez certains panafricanistes. Nous avons été évangélisés par les missionnaires occidentaux qui venaient du même continent que les colonisateurs. Ainsi, beaucoup pensent que la religion chrétienne est la religion de la race blanche d’Europe. Elle serait importée de cette Europe qui nous a fait subir l’esclavage et la colonisation. Les complexes qu’on nous a inculqués sont encore vivaces chez beaucoup d’Africains, même devenus chrétiens. Car les images de Jésus, des anges et des saints que nous continuons d’utiliser sont de race blanche. Si seulement on savait ceci : pendant que le Gouvernement colonial français nous envoyait au XIXe siècle des administrateurs francs-maçons pour nous civiliserʺ, l’Église en Europe était préoccupée de nous envoyer de vaillants et saints missionnaires pour le salut de nos âmes. Je parle du cas du Bénin. Cela confirmait la douloureuse séparation de l’Église et de l’État en France. A priori, les deux groupes n’avaient pas le même objectif en Afrique.
Comme aujourd’hui le sentiment "anti-politique française" s’amplifie, certains chantres panafricanistes, un peu troublés, voudraient se débarrasser du garrot colonial en même temps que de la religion chrétienne. Ils font du zèle pour revaloriser le Vodun ou la Religion Traditionnelle Africaine comme religion des Noirs qui, selon eux, n’ont nul besoin de la Croix du Christ. Quelle erreur monumentale! La Croix du Christ, c’est l’amour universel sans bornes de l’unique Dieu Père, Créateur et Sauveur. La croix est puissance de Dieu. Même les Juifs ont eu beaucoup de difficultés à accueillir ce mystère inouï du Messie qui sauve par la croix. Ils croyaient plus à un Dieu juif nationaliste, mais condescendant envers tous les peuples. Or Jésus, leur co-national, prêchait un Dieu universel. Il prêchait le Royaume des cieux. Ce Dieu universel préférait laisser de côté les Juifs pour aller au secours des étrangers : la veuve de Sarepta, le lépreux Naaman, Général syrien etc., tous les étrangers à la Nation juive. Il prêchait le Royaume des cieux qui n’a pas de frontières. Les Juifs s’attendaient à un Messie roi terrestre comme le roi David. A la femme samaritaine, étrangère à la nation juive, Jésus avait dit : Le salut vient des Juifsʺ et non des Européens. Certes, mais il a ajouté que les vrais adorateurs adorent Dieu en esprit et en vérité.
Le mérite de l’Europe
Le mérite de l’Europe chrétienne, c’est d’avoir reçu et cru en Jésus le Sauveur, et surtout d’avoir répandu sa Bonne Nouvelle du salut : « Allez dans le monde entier… faites des disciples ». Nous ne pouvons pas nier que l’Europe a été le continent le plus missionnaire. Mais rappelons-nous que l’Europe a été évangélisée par des apôtres juifs : Paul, Pierre, etc.
Mais la révélation du Dieu de Jésus-Christ, Créateur du ciel et de la terre, ne s’est pas faite en Europe. Elle a commencé avec Abraham et non avec Astérix ou Obélix. Qu’on le veuille ou non, Dieu a fait le choix du peuple d’Israël et non des Gaulois, des Romains, des Goths, des Wisigoths, des Ostrogoths. Sortis d’Egypte, le peuple hébreu s’est installé en Palestine, la Terre promise, Terre de révélation des trois principaux mystères de la religion chrétienne : l’Incarnation, la Rédemption et la Sainte Trinité. C’est le Moyen-Orient. Mais la Doctrine de l’Église s’est fermentée en Europe, avec ses forces et ses faiblesses. Encore que l’Afrique du Nord sur ce point, n’a pas démérité dans les premiers siècles de notre ère. Nous admirons sincèrement la foi de ces peuples européens. Nous portons fièrement le nom de leurs Saints, cela ne nous empêche pas de promouvoir nos noms africains. Nous vénérons les images de leurs martyrs qui ont versé leur sang pour le Christ. Nous avons connu aussi plusieurs martyrs en Afrique. Cependant, les Africains ont encore beaucoup à apprendre de l’Europe chrétienne. Si Dieu aime l’Europe, il aime aussi l’Afrique et tous les continents. Aimons l’Afrique à notre tour et restons toujours ouverts. Car l’universalité de l’Église est d’un autre ordre que le panafricanisme. L’Église est instrument de salut, le panafricanisme ne l’est pas. La royauté du Christ n’est pas de ce monde. Or, tous les rois réunis de l’Afrique et d’ailleurs ne peuvent sauver aucune âme. Voilà pourquoi repartir de nos cultures africaines pour découvrir le Messie et enseigner ses merveilles à toute la Création sera toujours une erreur. Il faut nécessairement repartir du Christ qui a dit au peuple de Dieu : Vos anciens vous ont dit... mais moi, je vous dis...ʺ ou encore : Le ciel et la terre passeront mais mes paroles ne passeront pasʺ. Effectivement, tout pouvoir lui a été donné au ciel et sur la terre (Mt 28). Lui seul est mort et ressuscité pour nous sauver. Lui seul a pu dire : ʺJe suis avec vous jusqu’à la fin du monde» (Mt 28, 20). En effet, comme l’affirme solennellement Paul le persécuteur devenu apôtre du Christ : Dieu l’a établi au-dessus de toutes les puissances et de tous les êtres qui nous dominent, quel que soit leur nom, aussi bien dans le monde présent que dans le monde à venir. Il lui a tout soumis...ʺ (Ep 1, 17-23).
Seul le Christ donne la vie éternelle
L’Église de Jésus-Christ vient de Dieu. Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Mais souvenons-nous que César et tout ce qui est à César appartiennent à Dieu. Les Africains ont le même Créateur et le même Sauveur que tous les peuples. Il n’y a pas de salut en dehors du Christ : ̏personne ne va au Père sans passer par moi˝, nous a dit le Christ lui-même. Toutes les cultures humaines ont des scories et des pesanteurs et ont besoin de la révélation et de la Sagesse de Dieu.
Notre inculturation ne se fera pas hors de Jésus-Christ, et surtout pas dans l’ignorance des Saintes Écritures et l’infidélité à l’Église. Il nous faut assumer les sentiments du Christ et refaire ce qu’il a fait pour le bien des peuples africains et le bien de tous. Le panafricanisme qui rejette donc la Croix du Christ se coupe des bienfaits de Celui qui, seul, peut nous ressusciter et nous donner la vie éternelle. A bon entendeur, salut !
Par Ambassadeur Dr. Théodore C. LOKO, (à la retraite) ENSEIGNANT-CHERCHEUR PRÉSIDENT DE "CAPITAL SOCIAL CHRÉTIEN"

Théodore C. LOKO
Dans le débat contemporain sur le dialogue entre foi et modernité, ou entre universalisme et identités locales, le concept d’inculturation apparaît souvent comme un défi pastoral moderne. Pourtant, pour la théologie chrétienne, cette démarche ne date pas des récentes orientations ecclésiales : elle trouve sa source, son modèle et sa perfection absolue dans la personne même de Jésus-Christ.
Par le mystère de l’Incarnation, le Verbe divin ne s’est pas contenté de survoler l’histoire humaine ; il a épousé pleinement, et de l’intérieur, une culture concrète pour en faire le canal du Salut universel.
Le choix de l’enracinement: Un Dieu situé dans l’histoire
Le premier enseignement du Christ aux théologiens et aux missionnaires est celui de la contingence assumée. Dieu ne s’est pas manifesté sous la forme d’une idée philosophique abstraite ou d’un message désincarné. En devenant homme, le Fils de Dieu a choisi l’enracinement. Il est devenu un Juif du 1er siècle de notre ère, parlant l’Araméen, soumis aux coutumes locales et nourri par les Écritures de son peuple. Jésus a fréquenté la synagogue, a célébré la Pâque et a calqué son quotidien sur les rites de son époque. Cet enracinement radical démontre qu’aucune culture n’est trop étroite pour accueillir la présence de Dieu, et qu’aucune annonce de la foi ne peut faire l’économie d’une immersion profonde dans la réalité d’un peuple.
Purifier sans détruire
L’inculturation selon Jésus va bien au-delà d’une simple stratégie d’adaptation passive ou d’un mimétisme culturel. Son approche consiste à assumer les valeurs d’une culture pour les élever, les corriger si nécessaire, et leur donner leur plénitude. À travers ses paraboles (puisées dans le quotidien agricole et social de la Palestine), son mode de vie et ses enseignements, Jésus n’a pas aboli la Loi et les traditions ; il les a purifiées. En plaçant l’amour et la miséricorde au-dessus du ritualisme rigide, il a révélé le sens spirituel ultime des structures culturelles de son temps. C’est la règle d’or de l’inculturation : habiter la culture pour la convertir de l’intérieur, en réveillant ce qu’elle a de meilleur tout en la libérant de ses fermetures.
L’universalité par le particulier : Le paradoxe de la foi
Le grand paradoxe de l’Incarnation réside dans sa portée : c’est précisément en s’immergeant totalement dans la spécificité d’une époque et d’un peuple que Jésus a pu toucher le cœur de l’humanité entière. Son message ne s’adresse pas aux hommes en effaçant leurs différences ou en leur imposant une culture uniforme. Au contraire, en transcendant sa propre culture d’origine, le Christ ouvre la porte à ce que chaque peuple, avec son génie propre, sa langue et ses symboles, puisse accueillir et exprimer l’Évangile à sa manière. Le particulier devient ainsi le chemin de l’universel.
Ce qu’il faut retenir : Une double dynamique ecclésiale
L’Église catholique définit aujourd’hui l’inculturation comme un mouvement de réciprocité parfaite, calqué sur le Christ :
• L’intégration : L’Évangile pénètre et féconde les diverses cultures.
• L’enrichissement : En retour, les richesses de ces cultures traversent l’Évangile pour être introduites dans la vie et la liturgie de l’Église universelle. Le travail d’inculturation initié il y a deux mille ans reste une tâche prophétique et permanente. À la suite du Christ, l’Église est appelée à poursuivre ce travail de traduction et d’enracinement, pour que l’Évangile ne soit jamais perçu comme une greffe étrangère, mais comme une source d’eau vive jaillissant du sol même de chaque culture.



