Pour une pastorale de la protection

Père Antoine MÈTIN
À la suite de la première partie de sa réflexion sur les abus sexuels, le Père Antoine Mètin propose ici des solutions pour une approche pastorale.
Le dramatique phénomène des abus sexuels dans l’église nous sensibilise à la réalité du pouvoir, dont l’abus est la source de tous les vices traumatisants et destructeurs de l’autre. Mises à part les pathologies particulières dont s’occupent les professionnels de la santé mentale, nous sommes tous appelés à un sursaut spirituel pour une conversion des cœurs. Il serait intéressant d’intégrer la formation à la conscience de la responsabilité commune, de la défense et de la protection des mineurs et personnes vulnérables, à une spiritualité du pouvoir et à un cheminement de conversion collective.
à ce propos résonnent encore les paroles du Pape François qui secoue nos consciences : « Les crimes d’abus sexuel offensent Notre Seigneur, causent des dommages physiques, psychologiques et spirituels aux victimes et portent atteinte à la communauté des fidèles. Pour que ces phénomènes, sous toutes leurs formes, ne se reproduisent plus, il faut une conversion continue et profonde des cœurs, attestée par des actions concrètes et efficaces qui impliquent chacun dans l’église, si bien que la sainteté personnelle et l’engagement moral puissent contribuer à promouvoir la pleine crédibilité de l’annonce évangélique et l’efficacité de la mission de l’église. »1 En effet, la conversion des cœurs en vue du salut est la finalité de toute pastorale. Car « de la conversion du cœur jaillit la sollicitude pour l’homme aimé comme un frère. Cette sollicitude fait considérer comme une obligation, l’engagement à restaurer les institutions, les structures et les conditions de vie contraires à la dignité humaine. »2
Privilégier la famille
Aussi notre pastorale doit-elle privilégier la famille et les structures éducatives en vue de l’assainissement du milieu de vie des enfants et des personnes vulnérables. Il s’agira de travailler à réduire la précarité des familles pour rendre plus sécurisé ce milieu de vie des enfants. Car « la famille peut être le plus beau et le plus grand cadeau qu’offre la vie, et pour beaucoup, cela l’a été. Toutefois, la famille peut, dans certains cas, être aussi le lieu de tous les dangers et la source de nombreuses souffrances. Tout ce qui précarise la famille fragilise et met à risque l’enfant. »3
La protection des mineurs et des adultes vulnérables se veut ainsi le cœur même de la pastorale de l’église, comme le rappelle fortement le Pape Léon XIV : « la protection des mineurs et des personnes en situation de vulnérabilité n’est pas un domaine isolé de la vie ecclésiale, mais une dimension qui imprègne la pastorale, la formation, la gouvernance et la discipline. Chaque pas en avant sur ce chemin est un pas vers le Christ et vers une Église plus évangélique et plus authentique. »4 En effet, il s’agit de rendre concrète la Doctrine sociale de l’église, articuler l’évangile du Christ avec les réalités de la société humaine : prendre soin des plus faibles en relevant la dignité humaine, chaque fois qu’elle est bafouée ; guérir l’humanité blessée en offrant à toute personne humaine l’espoir d’un lendemain meilleur. En somme, imprégner la réalité sociale par la force de l’évangile pour que Dieu, qui fait toutes choses nouvelles quand passe le vent de l’Esprit, renouvelle en chacun la dignité et l’image de fils de Dieu.
à ce propos, tout abuseur est une personne vulnérable déjà blessée, dont l’histoire appelle la lumière du Christ et de l’évangile pour sortir du tunnel du mal et retrouver sa dignité. Il demeure un être aimé du Seigneur, une âme pour laquelle le Christ a donné sa vie. En vertu même de cet Amour du Christ envers lui, son crime exige réparation : au-delà de la dimension pénale qui ne doit jamais souffrir de banalisation ni de négligence, charité et justice envers les victimes obligent, il sera question de sortir le frère du bourbier où il s’est engagé.
L’abusé est un frère/sœur rendu esclave par l’action insensée d’un autre frère/sœur qui devrait prendre soin de lui. Envers cet être blessé, il faut offrir la possibilité d’une guérison profonde qui sera, au-delà des techniques de soins et de l’accompagnement, une œuvre divine, une grâce de Dieu. C’est avec empathie et solidarité qu’il faudra redonner à cette personne la joie de croire en l’amour, et de se convaincre que, l’humanité ne peut se réduire à la méchanceté d’un délinquant. Car Dieu qui est toujours du côté des faibles et des blessés, peut ouvrir des perspectives insoupçonnées. C’est lui qui guérit les cœurs blessés et soigne leurs blessures (Ps 147,3), reconstruit ce qui est détruit et remet en service les chemins. On l’appelle "Celui qui répare les brèches" (Is 58,12). Avec lui, la vie peut refleurir, l’espérance peut renaître, un chemin de guérison peut s’ouvrir.
Une pastorale de la prévention
La protection des mineurs et des vulnérables est une pastorale de la prévention, de l’accompagnement et de la vigilance. Relevant de la responsabilité de chaque baptisé et de la faculté d’agir commune à tous, elle demande une synergie d’action entre la famille, l’école, l’église, les instances politico-administratives pour affronter ce fléau, guérir les victimes et réduire le drame des différents abus dans la communauté humaine et ecclésiale.
Pour y parvenir, en plus de l’éducation à l’éthique du pouvoir, aux valeurs humaines et spirituelles, le cadre de vie de chaque personne doit être suffisamment assaini par des lois et des structures qui rendent impossibles les contaminations et les blessures infligées par les malades de la société. Il s’agira par exemple de faire en sorte qu’un pédophile ne passe jamais à l’acte, et qu’un agresseur ne trouve jamais l’occasion de récidiver. Veiller à ce que les rapports de subordination et de dépendance soient canalisés pour éviter les excès et la négligence ; offrir à tous la possibilité d’expression et d’appel au secours, sans être jugés ou mal compris ; œuvrer pour une vie plus juste et plus équitable, afin d’éviter que les diverses formes de pauvreté n’accentuent les rapports asymétriques et ne livrent les plus faibles aux griffes des plus forts. Il s’agit de construire une société où, non seulement il fait bon vivre pour tous mais aussi et surtout, il fait beau de jouir sainement de ses droits et d’exercer joyeusement sa faculté d’agir pour le bien de tous.
1. François, Lettre apostolique en forme de « Motu proprio », Vos estis lux mundi, Vatican 7 mai 2019.
2. DSE, 552
3. Joulain, op. cit. (p.27)
4. Léon XIV, Discours à l’Assemblée Plénière de la Commission Pontificale de la Protection des Mineurs, Rome, le 16 mars 2026.





